Durant le service

Publié le par chatnoir

 

Le lieutenant-colonel nous avait réunis autour d’une table. Il avait retiré sa casquette à visière dorée et s’est exprimé avec des mots simples et inhabituels dans l’armée(je résume). « Ya ouledi, vous allez passer une année ici à enseigner ou gérer des laboratoires. Il est impossible que je mette un policier derrière chacun et de toute façon, il ne sera pas possible de vérifier que vous faites votre travail correctement. J’en appelle donc à votre sens des responsabilités et à votre patriotisme. C’est votre pays, c’est votre armée et les élèves de cette école sont vos petits frères. Certains d’entre vous sont passées par de grandes écoles et universités, j’attends d’eux un apport d’expérience pour améliorer ce qui ne va pas. Je suis certain que nous ferons un très bon travail ensemble ». Nous étions sortis de ce premier contact avec le sentiment d’avoir écouté un manager plus qu’un militaire. A l’issue de la réunion où personne d’entre nous ne s’est exprimé même lorsque le lieutenant-colonel nous y avait invité, un imbécile s’était permis une blague mal placée pour railler le discours mais l’accueil glacial que sa boutade reçut démontrait que le paroles du colonel avaient fait mouche.

 

Le lieutenant-colonel nous réunissait chaque quinzaine. Au début, personne d’entre nous ne prenait la parole mais au bout de la deuxième réunion, la confiance s’est installée et nous commencions à parler. L’auto-censure avait peu à peu laissé place à un échange franc et direct. Le lieutenant-colonel avait un goût pour l’action. Dès que quelqu’un parlait pour critiquer ci ou ça, il se trouvait chargé d’une action concrète afin d’améliorer les choses. En général, pendant le service national, on déploie des trésors d’ingéniosité pour tirer au flanc « n’s’kivi » comme je peux mais l’émulation créée par le soutien enthousiaste du chef poussait chacun à vouloir faire quelque chose. Ainsi, F. un ingénieur qui est né et a grandi en France et que son père a obligé de faire le service en Algérie conçut et fit fabriquer avec l’aide nous tous une série de plaques pour faire les TP d’électronique. Il avait non seulement remis en état toute les salles mais installé une discipline de fer et des procédures accolées dans tous les coins pour aider le pauvre bougre de lieutenant chargé du département de l’électronique et qui regardait dépérir son matériel sans lever le petit doigt. Les actions de ce type se multiplièrent et le lieutenant-colonel les suivait toutes de très près distribuant les encouragements et les petits coups de pouce pour dénouer les nombreuses entraves souvent dues aux personnes.

 

C’est dans ce contexte que M. un aspirant et ami de Mascara prof d’anglais dans un lycée de son patelin prit l’initiative d’organiser des cours d’alpahabétisation aux nombreux djounouds illettrés ou quasi-illettrés. Je fus associé avec enthousiasme à cette entreprise car mes cours de maths avec les élèves officiers ne me passionnaient pas.

 

En donnant des cours à des étudiants ayant normalement réussi au baccalauréat, on se rend compte des graves dégâts subis par l’enseignement en Algérie. Le plus insupportable pour moi n’était pas le niveau scolaire mais l’état de décrépitude des valeurs. Les élèves me demandaient sans vergogne de gonfler leurs notes : « Ouenta wesh khasser ? ». D’après eux, comme nous étions des appelés, nous n’aurions rien à perdre à distribuer des bonnes notes à tout le monde, comme si la notation était un système injuste imposée par une dictature impitoyable et qu’il fallait contourner par tous les moyens. Je leur répondais que j’avais trop de respect pour les mathématiques pour leur filer des notes sans contrepartie. La beauté élégante du théorème des accroissements finis telle celle d’une femme gracieuse et prude n’est accessible qu’à ceux qui passent des nuits blanches à souffrir de son amour. Je finissais par être traité de « sans pitié » et je n’avais, en effet, aucun remords à mettre des sales notes bien méritées aux cancres sans aucune ambition et des notes correctes à la petite minorité de véritables combattants qui dépassaient leurs difficultés à force de travail.

 

Dans les moments de pause, ces jeunes, les yeux brillants d’envie me demandaient de leur raconter le monde de là bas... « l’hik », où la vie est belle et les filles faciles. Quand je leur répondais que la vie n’était pas spécialement belle l’hik que les « filles faciles » ne sont qu’une légende urbaine parmi d’autres, ils n’en croyaient rien. Ils ne cessaient de me dire qu’ils ne comprenaient pas que ce que je venais faire là alors que j’étais bien installé « l’hik » avec un diplôme en poche. Je leur disais, réveillez-vous, vous êtes des militaires, vous êtes censés verser votre sang pour ce pays. A la limite, le truc normal est que moi je vous dise que je regrette d’être là et que vous vous soyez très chauvins et intraitables avec moi et que vous m’insultiez. Mais tout est sens dessus dessous dans ce pays.

 

Heureusement, les cours d'alphabétisation aux djounouds tous volontaires furent eux un véritable bonheur...

 

 

 

Publié dans chatnoir

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Eljin 24/01/2012 05:00


Hey wait a minute! Moi aussi j'eu une expérience similaire quand je fus affecté à l'Université
d'Alger après mes six mois de classes. Déjà il y avait ceux qui disaient piston, ceux plus gentilles qui disaient t’as une chance de cocu et personne ne pouvais penser un seul instant que peut
être Dieu ou les astres ou je ne sais quoi étaient satisfaits par mon attitude et ont fait que… Bref. C’était je me rappelle la première année de l'ouverture de Bab Ezzouar! Ça fait loin n'est-ce
pas? Eh bien justement, le déclin moral  je l'ai aussi vécu à ce moment-là déjà, certes de façon moins grave (gonfler les notes!) mais cela se passa ainsi:


Le hasard fit qu'au dernier jour des cours, je dû me présenter en uniforme car j'étais de garde à
la caserne juste après. Mes étudiants(es) étaient bien sûr surpris et plutôt admiratifs du style non seulement il est ceci et cela etc… mais c’est une aussi une crevure wow! À la fin de la séance
l'un d'eux m'aborda pour me demander: '' Ya cheikh enta mgagi ouallaaaa service national?" je donnai ma réponse suivie d'un pourquoi la question? Et sa réponse fut: ''Ya cheikh vous vous donnez
trop de mal!!! ''Ah oui? et qui aurait été le plus grand perdant selon vous? Lui rétorquai-je. Il baissa ses yeux vers le sol et pour bien faire ma pédagogie je lui fit part de l'enseignement que
m'a inculqué mon père par les actes.  Il est triste de voir qu’aujourd’hui les parents ne sont plus un bon modèle pour leurs enfants non! plutôt que le modèle des parents soit contredit et
discrédité quotidiennement.

chatnoir 24/01/2012 19:54



A mon avis, je placerais cette disparition des valeurs ou de leur inversion est le problème le plus inquiétant pour l'avenir



grindaizer 31/07/2011 02:55


"La beauté élégante du théorème des accroissements finis telle celle d’une femme gracieuse et prude n’est accessible qu’à ceux qui passent des nuits blanches à souffrir de son amour"

j'avoue que je ne l'avais jamais vu sous cet angle :)

Ça a l'air d'avoir été une expérience très enrichissante pour toi ! Avec en plus le bonus d'être tombé sur quelqu'un d'intelligent...

Excellente initiative que celle de l'alphabétisation, mais je dois dire que quelque part je suis gêné de voir que c'est à l'armée (et encore il s'agit d'une initiative locale et non pas générale)
qu'on fait ça, et pas dans le reste de la société civile.


chatnoir 01/08/2011 05:03



Ce qui m'a surpris, personnellement, c'est qu'il y ait  des illétrés ou de quasi illétrés ayant entre 18 et 20ans.



Riad Benguella 28/07/2011 16:10


Si jamais tous les responsables avaient le savoir faire de ce lieutenant colonel, l'Algérie ne peut que mieux se porter.


chatnoir 30/07/2011 11:42



Le problème est qu'après le service militaire, je n'ai plus jamais entendu parler de lui. Ce genre de personnes finit dans son poste à bosser et malheureusement pas au devant de la scène.