Eddimoucratiya

Publié le par chatnoir

 

La scène se passe dans un des temples de la consommation d’une capitale européenne. Un jeune couple d’algériens, dont j’ai identifié le délicieux accent annabi parlemente à haute voix devant un rayon bouffe. L’objet de la discussion m’a fait sourire : à cours de devises, ils devaient trouver la manière de consacrer le moins d’euros possible au repas de midi. La femme argumentait en faveur du légendaire omelettes/frites qui épargne le portefeuille tout en pourvoyant une grosse quantité de calories. Soudain le mari interpelle sa femme : « Choufi, choufi, choufi ! » et il poursuit : « choufi eddimoucratiya ». Je me suis vite retourné pour voir cette matérialisation de la démocratie que le mari a subitement découvert dans le supermarché. Je m’attendais à voir une manifestation naissante contre la hausse des prix, un meeting électoral, des affiches vantant les mérites d’un candidat à quelque élection...

 

Rien de tout cela. Le mari ahuri désignait deux amoureux qui s’échangeaient un baiser torride à la Doisneau.

 

Pour bon nombre d’algériens, d’arabes et de musulmans, la démocratie équivaut à l’adoption des moeurs occidentales (qui du reste, démocratie ou pas, ont largement pénétré les sociétés musulmanes). Pour ceux là, démocratie est synonyme de libéralisation des moeurs, de destruction des valeurs des sociétés islamiques. Ils vous agitent comme menace, la légalisation du mariage homosexuel etc...

 

Si la quasi unanimité contre les dictateurs a réuni les peuples révoltés, l’absence de culture démocratique menace dès lors qu’on passe de la phase où on est d’accord sur ce dont on ne veut pas à celle où on définit ce qu’on veut chacun et c’est là que les véritables difficultés commencent.

 

S’il n’est pas aisé de donner une définition précise, satisfaisante et commune de la démocratie, les grandes lignes n’en sont pas moins dessinées. Dans ce régime de gouvernement, les grands choix de société reviennent au peuple qui est souverain. Le peuple fixe des règles qui sont librement choisis en fonction de la vision du monde qui est dominante. Il n’y a aucune société au monde aussi démocratique soit elle qui ne traduise son propre système de valeurs en une somme de règles comportant des interdits. Cela peut entrer en conflit avec le principe de liberté de l’individu mais c’est le propre de tout interdit. Considérer que telle ou telle contrainte n’est pas légitime peut faire l’objet d’un débat démocratique. Or l’absence de culture du débat est notre grand défaut.

 

Le problème de trouver cet équilibre fragile entre liberté des individus et volonté de la société, entre droit des minorités et décisions de la majorité pointe déjà dans le paysage des révolutions tunisiennes et égyptiennes. Ajoutez à cela que lorsqu’il est poussé à l’extrême, le principe démocratique comporte sa propre négation. Si on peut décider librement de tout, on peut aussi librement décider de s’ôter la liberté de décider en annulant la démocratie. Si cela ressemble de prime abord à un paradoxe de la logique façon récréations mathématiques, sachez qu’en Algérie on l’a vécu en pratique lorsqu’il y a 20a. Le FIS se présentait aux élections en même temps que ses principaux ténors déclaraient que la démocratie était impie. Ils en avaient par conséquent la notion d’un référendum, le premier, le seul et unique parce qu’une fois choisis, ils annuleraient ce qui est impie (la démocratie) au profit de la loi de Dieu, disaient-ils.

 

Bref, tout ça n’est pas gagné mais il vaut mieux commencer un jour...

Publié dans Lebled

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baba_sidou 09/04/2011 14:55


c'est bien de partager son idée de la "démocratie" mais se n'ai jamais évident d'en débattre , encore moins de convaincre une tierce personne de son idée !


chatnoir 10/04/2011 09:07



Il faut déjà prendre le débat comme un échange dans lequel chacun expose son point de vue sans aboutir nécessairement à convaincre l'autre



grindaizer 05/04/2011 00:01


"Considérer que telle ou telle contrainte n’est pas légitime peut faire l’objet d’un débat démocratique. Or l’absence de culture du débat est notre grand défaut."

Je crois que c'est la meilleure phrase de tout l'article !

Par contre j'ai un peu tiqué au début sur le fait d'associer un baiser (même torride), à (quelques phrases plus loin) destruction des valeurs !!! C'est un gros raccourci...

Autant de par mon éducation, ça me gêne également les baisers langoureux en public, autant j'aimerais avoir le droit de tenir la main de ma femme et de lui faire un petit bisou en public sans que
les 3/4 des gens se sentent obliger de me regarder comme si j'allais brûler en enfer ! (oui parce que chez nous tous le monde sait qui va aller au paradis ou en enfer, et tous le monde est
tellement parfait qu'il se permet de juger le comportement des autres et de faire la morale)

Si je pars sur ce terrain, j'ai envie de dire que la vraie démocratie, c'est celle où les gens ne me disent pas quoi faire pour aller au paradis!!! de quoi j'me mêle non mais, bini ou bin rabbi...


chatnoir 05/04/2011 20:38



Je ne considère pas qu'un baiser constitue une destruction des valeurs. Loin de là.


Mon but était de dire qu'à la base même, associer la démocratie et le baiser public est déjà un non-sens et je poursuis en dénonçant le fait que pas mal de nos compatriotes associent démocratie
et destruction des valeurs.


Quand tu dis que la démocratie est celle qui ne donne à personne le droit de de te dire quoi faire pour aller au paradis, tu prêches un convaincu.


Mais lorsque la société édicte ses lois, elle place le curseur entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit quelque part. Concernant le baiser par exemple, tu as ton opinion sur la position
de ce curseur, mais il est possible que cela mette dans la gêne une majorité de gens (pas moi en tous cas :-)) et dans ce cas, la majorité l'emporte.


En gros, je ne veux pas choquer ou mettre dans la gêne les gens en faisant des choses qui sont normales pour moi et choquantes pour eux. Dans l'espace public, on s'impose les uns aux autres et
vivre ensemble nécessite un terrain d'entente minimal.



The Matrix 03/04/2011 23:45


Tout à fait d'accord avec toi, je ne voulais pas m'étaler sur le sujet. Je voulais juste préciser que chaque société a ses spécificités et tout n'est pas universel (à part la sciences ;-). Avoir
des opinions diamétralement opposées c'est tout à fait normal (à mon avis), ce qui manque à notre société c'est l'absence de débat.
Je m'arrête là pour que ce commentaire ne se transforme pas en un billet sur ton blog ;-)
Salam


chatnoir 04/04/2011 22:42



On va la faire dans le genre : je suis aussi d'accord avec toi que tu es d'accord avec moi.


En tous cas, même si aujourd'hui peu de choses sont universelles, le monde tend à grands pas vers l'uniformité. C'est bien dommage car la diversité a plus de goût ...


 


Salam



The Matrix 02/04/2011 21:18


Je vais encore t'embêter cher Chatnoir avec ma relativité à deux balles.
Dire que "se rouler une pelle" comme disait El Oukht, est un symbole de démocratie...moi je dis vive la dictature alors ;-) (ça n'engage que moi).
J'ai cru entendre qu'en Grade Bretagne ils ont interdit ça dans certain endroits parce que ça gêne l'ordre public, peut-on dire que la GB n'est pas un pays démocratique!!!!

En France faire la même chose, n'est pas seulement toléré, c'est même un symbole de bonne santé. Par contre ils on utilisé le même argument "gêne l'ordre public" pour essayer d'interdire qu'une
fille porte une étoffe sur la tête !!!
Drôle de démocratie n'est ce pas?
Encore une fois tout est relatif ;-)


chatnoir 03/04/2011 21:47



Mais tu ne m'embêtes en rien cher Matrix.


Je crois aussi que tout est einsteinement ;-) relatif et qu'à condition que les règles sociales diffèrent d'un endroit à l'autre. Le plus important étant qu'elles soient définies démocratiquement
et qu'elles autorisent tout le temps et tout le monde à avoir une opinion et l'exprimer comme el oukht ci-dessus.


Sur les deux exemples que tu cites en France et en Angleterre, les opposants aux règles édictées manifestent leur opposition en toute liberté. Reste que ce sont les lois votées démocratiquement
qui s'appliquent en fin de compte.


Je dis cela en étant conscient que j'ai pas mal d'opinions sur la société et la religion qui sont parfois diamètralement opposées à celle de la majorité des algériens. Je n'en accepte pas moins
les règles sociales communes à condition qu'elles ne m'empêchent pas d'exprimer mes opinions personnelles.



Soulef 01/04/2011 13:27


La démocratie c'est aussi pourvoir se rouler une pelle si on est amoureux. Peut-être pas en public. Au bled, se tenir par la main c'est déjà franchir les limites.

Sinon j'ai aimé le frit-omelette.


chatnoir 02/04/2011 07:28



Finalement, chacun a sa petite idée de la démocratie.