Il est des jours où Ibliss s'en fout...

Publié le par chatnoir

 

Le diable avait des vues sur mon âme d'égaré depuis l'adolescense. Je me résolus une jour, non sans souffrance cérébrale, à la lui céder sans contrepartie. Un reliquat de morale inculquée par l'éducation et un dédain naturel pour le gain facile m'ont fort heureusement dissuadé de la vendre. Ce qui fut vécu comme une torture à l'époque est devenu un mode de vie assumé dans lequel j'avais résumé ma morale en une phrase : « Ne pas faire de mal ni aux autres ni à moi-même et dans la mesure possible me faire et leur faire du bien ». Cependant, je dois quelquefois affronter la culpabilité de m'être livré à Iblis (ce qui est très très mal selon l'échelle de valeurs locale) lorsque je me trouve devant ceux qui le maudissent au détour de chaque phrase. Ce fut le cas les derniers jours de décembre que j'ai passés dans un soleil printanier à Alger.

 

Un matin de la semaine dernière, j'étais en compagnie de Mohamed un chauffeur de taxi barbu dont javais loué les services pour la semaine car je devais accomplir de nombreuses démarches pour des affaires familiales. Au lever du jour, nous étions assis, un gobelet en carton rempli de café dans les mains, sur un banc dans la place du front de mer à proximité de l'hotel El Kettani. Mohamed se demandait ce que nous attendions là au lieu de profiter de la faible circulation avant le rush matinal des dizaines de milliers de véhicules dont la capitale regorge. Dos à la mer, nous regardions vers Bab-el-Oued. Je lui dit que je guettais l'apparition du soleil qui, en cette saison, inonde brutalement vers huit heures du matin les maisons agglutinés dans Bab-el-oued jusqu'à faire scintiller à Bologhine les coupoles de Notre-Dame d'Afrique.

Il me dit qu'il avait grandi là dans une vingtaine de mètres carrés avec six frères et sœurs. Il me dit qu'il avait avait voyagé derrière la mer souffert de tout, puis il était revenu, avait travaillé dur, m'avait montré sur ses mains les stigmates de son labeur. Aujourd'hui, il a enfin trouvé paix et stabilité dans son métier, sa famille et sa pratique religieuse. Il me dit avec ses mots qu'il avait, au cours de ses pérégrinations, tour à tour, attendu l'aventure, le plaisir, la fortune mais c'était la première fois qu'il attendait que la lumière du soleil hivernal couvre son quartier. Mais devant le contraste saisissant entre la ville éteinte quelques secondes plus tôt et la ville éclairée par cette douce lumière matinale qui allonge les ombres, il admit que le spectacle valait le coup.

Comme tout algérois qui se respecte, Mohamed aime parler. Le spectacle si familier dont il venait soudain de réaliser la beauté lui inspira un long monologue sur notre pays tombé aux mains d'incapables etc. etc. Il me raconta que pendant sa jeunesse, il avait fait le tour des campings espagnols et avait vu comment les étrangers transformaient en or leur ressources touristiques naturelles. Il me décrit dans les détails les infrastructures et l'organisation mises en place pour accueillir la multitude de touristes. Il y avait là de quoi donner du travail à toute la population auparavant déshéritée du sud de l'Espagne.

Il regretta toutefois ses excès de jeunesse et avoua s'être livré à la consommation d'alcool et de kif et avoir succombé à la beauté des courbes féminines qui s'ébattaient sur le sable des plages de la Costa Del Sol. Tant d'erreurs de jeunesse qu'il s'efforçait d'expier en se repentant devant Dieu chaque jour.

Je lui répondis alors qu'Iblis n'a jamais réussi à me convaincre que la joie était dissimulée dans les bouteilles de Johnny Walker ou dans les effluves de cannabis. En revanche, je me délecte du souvenir lointain d'une nuit sur un bateau qui effectuait la traversée Barcelone/Palma. Sur le pont, face à l'étendue méditerranéenne, une jeune et jolie ibérique tentait de me dire que devant l'immensité, on se sent comme rien. Mes notions sommaires de l'espagnol ne me permettaient de comprendre que le dernier mot... « nada »... Après plusieurs tentatives pleines de conviction de sa part, j'avais fini par comprendre sa phrase mais j'avais encore secoué négativement la tête afin de profiter du spectacle de son sourire et de sa gestuelle gracieuse tentant de communiquer sa pensée par une irrésistible chorégraphie personnelle. C'était bien avant Di Caprio et le titanic. Le bateau ne coula pas ce soir mais je doute que l'amitié algéro-espagnole ait jamais été aussi loin qu'elle avait été cette nuit là entre Aurora et moi.

Mohammed m'intima un ordre : « An3al Bliss ! » (Maudis Ibliss!)... mais il est des jours où Ibliss, ce malin et cet hypocrite qui se dissimule pour vous embellir le hram sous forme de plaisir, s'en fout et assume. Alors je lui avais cité approximativement de mémoire les paroles du prophète de Gibran :

« Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme des fautes commises en état d'ivresse.

Mais le regret est pour l'esprit un obscurcissement, et non son châtiment. 

Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu'ils se souviennent d'une récolte d'un été. »

Je lui avais alors dit que personne ne me convaincra jamais que le plaisir éphémère de contempler le soleil matinal sur Bab-el-oued était fondamentalement plus estimable que celui aussi éphémère de mêler tendrement son âme en quête d'amour à une autre âme en quête d'amour.

Mohammed s'était emmuré dans le mutisme toute cette journée là mais dès le lendemain, il avait retrouvé sa jovialité naturelle. Gibran finit sa prose par :

« Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés. »

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Anonyme 27/01/2013 14:08


C'est toujours tres amusant de voir que quelqu'un qui dit avoir cédé son ame au diable et en plus sans contrepartie avoir une quelconque morale comme si ça devait servir a quelque chose. Si
jamais je devais ceder mon ame au diable il est clair qu'il n y aurait aucun sens a ce que j'ai la moindre once de morale. faire le bien et ne pas faire de mal? et pourquoi? Mais au diable la
morale!

chatnoir 28/01/2013 08:31



Approche l'oreille que personne ne nous entende, je vais te faire une confidence : je n'ai jamais rencontré personnellement Ibliss, par conséquent je ne lui ai rien donné. Je suis même fermement
convaincu que ceux qui lui attribuent leurs mauvaises actions font de l'intox et que ce sont eux les responsables... surtout lorsqu'ils se parent des habits du Bien...


Ce n'est qu'à force de subir le matraquage sur sa supposée facheuse tendance à nous embellir le mal que j'ai réalisé que beaucoup des choses qui semblaient belles suite à son supposé maléfique
maquillage étaient réellement belles.


Mais c'est intéressant ce que tu dis, au diable la morale! Donc la seule chose qui te retiendrait de faire du mal aux autres actuellement, ce n'est pas le fait de les voir en souffrir mais bien
parce que ton action est classée dans la case mal de la longue liste des oeuvres du diable?


Fais gaffe! c'est cette même logique qui a produit tous ce gens qui font un terrible mal au nom du bien.


Non, non, je garde ma morale à moi et je m'y tiens : "Ne pas faire de mal ni aux autres ni à moi même et si possible leur faire et me faire du bien".



Dz-Chick 25/01/2013 12:49


Moubarak aussi assmue!

chatnoir 25/01/2013 19:26



Je n'en doute pas



Dz-Chick 25/01/2013 11:58


Oui c'est qui ce mec anyway! Chwi pas dziriyaaaaa?? (si tu ecoutes attentivement, tu peux entendre l'accent Dziri)


Ibliss et moi on a une longue histoire ensseble, love, hate, love, un peux comme avec Moubarak mais un peux moins qu'avec toi. MWAHAHAHAHA

chatnoir 25/01/2013 12:10



Oui mais moi, j'assume....



Dz-Chick 24/01/2013 13:44


Tres beau texte Chatnoir.


Moi je prendrais bien un café avec Ibliss, lui poser quelques questions, comprendre un peux comment il fait
son travail, est ce qu'il intervient tout le temps ou c'est vraiment nous qui agissont seules, Si cela le fait chier et si mon dernier cauchemard etait son oeuvre!!!


Je vais relire encore une fois! tu as une tres belle plume. Suis jalouse chwiya mais je m'en
remettrais.

chatnoir 24/01/2013 20:51



Merci Dzchick,ton com est passé.


J'ai constaté que tu étais aussi pas mal conseillée par Ibliss toi aussi. Sinon pour la plume, choukrane mais il ne faut pas tla3biha jalouse, tu sais bien que tu as une belle écriture et in
english siouplai, à tel point que je ne crois pas que si tu sois vraiment algérienne (cf une remarque lue sur ta page faccbbok )



Toto 18/01/2013 00:03


Cher chat noir, puisqu'on parle de bug, pourquoi le clic droit ne marche pas sur ton blog ? Est ce une politique d'over-blog ou quoi ? Et puis déjà pourquoi es tu sur over-blog ? Pourquoi
n'essaies-tu pas blogspot ou un trumblr ? je plaisante hein :) 


Tu te rends compte j'ai dû sélectionner "Mohamed Abdou", pour le copier y a pas de clic droit, obligé de faire Ctrl+C, puis ouvrir un nouvel anglet, charger la page Google, pour coller ce nom et
aller me cultiver sur Wikipédia... tant de mal pour le faignéant que je suis.


Sinon, en parlant de salafisme, pourquoi les salafistes sont assez proches des wahabistes ? et pourquoi lorsqu'on leur fait cette remarque, ils n'aiment pas cela ? Pourtant tous deux pronnent un
retour aux sources ? En plus j'ai lu que Mohamed Abduh a fait quelques études dans une mosquée ahmadite, est ce pour celà qu'il est un peu plus ouvert en tant que salafiste ?


Ah je me perds... Très beau billet qat lek'hal... aller au prochain post ;)


Je suis musulman et je vous dis 3am sa3id, c'est pas hram de se souhaiter une bonne année hein ?

chatnoir 18/01/2013 21:18



3am sa3id toto...


Je ne savais pas que le bouton droit était inopérant sur ce blog, c'est surement la plateforme. Bref, Overblog est nul mais comme je me suis lancé là dedans, j'hésite à changer par la force de
l'habitude...


Sinon,  les salafistes, les wahabites et tout ça, faut pas m'en parler ces derniers temps ou je fais une crise...