Le Boss

Publié le par chatnoir

L'homme était venu avec deux compagnons. On réussit à leur trouver une place dans la petite pièce qui était pourtant pleine. Chez nous, point de chaises mais des matelas posés sur des bancs en bois qui habituellement servent aussi de lits le soir lorsque les invités sont partis. Là où les chaises présentent l'inconvénient d'être d'un déterminisme désespérément scientifique (une chaise pour une seule personne), ces bancs s'avèrent être d'une flexibilité surnaturelle. Alors que la pièce semblait pleine à craquer, elle était encore capable d'accueillir trois gaillards. Il suffisait de se pousser un peu. Lorsqu'il n'y avait plus vraiment de place, plus moyen de comprimer les postérieurs, les jeunes se sacrifiaient en prenant un coussin qui soutenait un dos et s'asseyaient dessus par terre. Je ne sais pourquoi je trouvais que cette pièce comble et enfumée par la cigarette était à l'image du pays : toujours au bord de l'asphyxie mais maintenue en vie et accueillait même de nouveaux arrivants grâce à la solidarité millénaire de ses occupants.

L'homme avait une soixantaine d'années peut-être soixante-dix ou plutôt... cinquante. Cela dépendait à quel détail de son anatomie ou de sa démarche on se fiait. Il était d'une maigreur quasi squelettique. Ses rides profondes tiraient les pronostics sur son âge vers le haut mais sa démarche leste et rapide lui retirait des années. Il salua toutes les personnes présentes avec un sourire et un mot pour chacun. Je m'étais levé pour lui serrer la main et je vis à son hochement de tête qu'il apprécia mon geste que d'autres ne prirent même pas la peine de feindre.

C'était la veillée funèbre d'un parent éloigné. Je ne connaissais que peu de personnes parmi les présents. Les discussions allaient bon train et sur tous les sujets. Les hommes se contentaient de condoléances dites à la hâte et passaient à un autre sujet contrairement aux femmes qui se sentaient obligées de palabrer pendant des heures sur les conditions de la mort du défunt et de verser des larmes que les parentes les plus éloignées étaient obligées, faute de chagrin suffisamment ressenti, de forcer en pensant à leur propre triste vie.

J'étais persuadé d'avoir rencontré cet homme quelque part sans savoir ni où ni quand. Généralement, je ne me souviens pas des visages. Si celui de cet homme était resté dans ma mémoire sans que je sache de qui il s'agissait c'est qu'il était associé à une émotion enfouie quelque part dans mon subconscient. Son visage anguleux, ses yeux bleus logés dans leurs orbites creuses et ses lèvres minces m'étaient familiers mais j'eus beau chercher je ne parvenais pas à savoir où je l'avais vu. La curiosité l'emportant sur l'incongruité de mon geste vu les lieux et les circonstances, je m'avançai vers lui :

 

Est-ce que vous me connaissez Monsieur?

Non.

Moi j'ai l'impression que je vous connais

 

Un large sourire se dessina sur son visage.

 

J'étais directeur de l'école A. B. de 1971 jusqu'à ma retraite en 1995.

 

Manifestement, je n'étais pas le premier à lui poser cette question. Parmi les milliers d'élèves qui sont passés dans son école, quelques uns ont du me précéder. Soudain, je fus pris d'une envie pressante.

 

Excusez-moi, je reviens.

 

Le souvenir de mon premier jour d'école remonta instantanément à la surface. Tandis que la plupart des autres gamins s'accrochaient aux jupons de leur mamans en pleurant, j'étais allé docile et sans larmes rejoindre le rang dans une cour immense. On avait attendu là pendant ce qui m'avait semblé être des heures, je ne sais quoi. Ensuite, il était venu dans la cour. Je ne me souviens pas des mots qu'il avait dit mais je me souviens de la façon dont il les avait dits. Son visage s'était imprimé dans ma mémoire à ce moment là, j'en étais sûr. Son regard de SS, ses lèvres minces et sa voix stridente ne faisaient rien à l'affaire et moi j'avais envie de pisser, une envie urgente que j'avais très peur de manifester pendant son discours. Pendant qu'il lançait sa liste de menaces à l'encontre de quiconque ferait ci ou ça, je m'entortillais pour éviter l'irréparable, mon premier jour d'école. La cloche sonna enfin et je me rappelai avoir entendu dans son discours que c'était le signal de délivrance. Je courus alors vers les toilettes. L'odeur d'urine était insoutenable mais je n'avais pas le choix. Dans mon soupir de soulagement, j'inhalai une bonne dose d'air chargé de cette odeur nauséabonde, j'en vomis mon petit déjeuner. En sortant des toilettes, je me rendis compte de mon énorme bourde. Tous les élèves étaient en rang et écoutaient le directeur. J'étais le seul à avoir pris de ma propre initiative une recréation. Quel imbécile! J'entendis le directeur dire : il revient. Me jambes tremblaient à l'idée que ce « il » n'était autre que bibi. J'entendis vaguement que j'étais l'exemple de ce qu'il ne fallait pas faire. Devant tout le monde, il m'expliqua, fort heureusement sans user du bâton qu'il avait à la main, qu'il venait de dire qu'il fallait d'abord lever le doigt, demander la permission et s'assurer de l'avoir obtenue. Je n'eus plus jamais affaire au directeur. J'étais un élève sans histoire. Tout au plus, je l'apercevais de loin lorsqu'il se tenait devant la porte le matin.

 

Ce soir, je revins auprès de lui. Il me demanda ce que j'avais fait de ma vie, ce que j'étais devenu, me parla de ses enfants qui ont tous fait de brillantes études. Je compris qu'il avait presque soixante dix ans. Pendant qu'il me parlait, je jetais de temps en temps un regard à ses chaussettes dont une était trouée au gros orteil. Ces maudits tapis exigent qu'on se déchausse et il vaut mieux s'assurer d'avoir mis des chaussettes décentes lorsqu'on doit rendre visite à quelqu'un. Il me parla des difficultés auxquelles il fit face la même année de ma première rentrée lorsqu'il dut accepter tous les élèves d'une école voisine détruite par les flammes. Nous étions trois par tables de deux. Vous savez, ces tables d'écoliers avec un banc incorporé. L'élève du milieu devait mettre ses jambes de part et d'autre du tube métallique qui fixait le banc à la table. Comme n'importe quel algérien, cet homme que je croyais à l'époque au dessus de tout, me parla de la peine à vivre face aux exigences de l'administration dans sa vie professionnelle, la cherté de la vie avec son maigre salaire.

Ce soir là, un dictateur qui paraissait être un dieu pour moi, un être inaccessible aux pouvoirs sans limites et à la colère qui faisait trembler les murs était devenu un mortel sans pouvoir coincé entre deux hommes, un petit vieillard souriant vivant d'une petite retraite et portant des chaussettes mal raccommodées.

Publié dans chatnoir

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Dz-Chick 01/05/2012 10:39


J'ai beaucoup aimé l'histoire Chatnoir, je crois qu'on se retrouve tous un peux dans cette histoire qui va et
revient sur différents aspects de la vie banale algérienne.


 


A Alger récemment, j'ai assisté a des funérailles et je dois dire que le coté des femmes ne me laisse pas
indifférente. J'ai essayé de me dire que ca ne se faisait pas de parler de funérailles et de mort mais comme tu le fais si gracieusement, je crois que je vais suivre ton exemple et incorporer un
p’tit chapitre dans mon "Safia" story.


Je me souviens aussi de mon premier jour d'école et le jour ou je ne pouvais plus retenir mon pipi par ce que
j'avais peur de la maitresse qui s'était absentée de la classe et nous avait interdit de bouger. Je l'ai croisé il y a un an dans la ville ou j'avais grandis, elle paraissait si frêle et
gentille, elle était toute fière de moi, mais l'envie de pipi ne m'a pas emparé, dieu merci.


Un de tes plus beaux textes Chatnoir. Bravo

chatnoir 03/05/2012 08:23



Merci Dz-chick.


Les réunions de famille que ce soit pour un mariage ou des funérailles sont toujours révélatrices d'une société...



Eljin 28/04/2012 04:17


Triste fin d'une carrière relativement flamboyante racontée dans un contexte qui accentue la détresse. C'est du Noir de Chat! 

chatnoir 03/05/2012 08:20



Thanks Eljin



shrux 24/04/2012 06:21


 a defaut de "tuer le pere" comme on dit, on attend que le temps le fasse.

chatnoir 03/05/2012 08:20



Après le "meurtre du père" on retrouve souvent un regard plus tendre à son égard



The Matrix 17/04/2012 21:34


Alors que la pièce semblait pleine à craquer, elle était encore capable d'accueillir trois gaillards. Il suffisait de se pousser un peu.


On est les champions! aucun système ne peux rivaliser avec nous, même pas Linux. Dès le début nous avons inventé la défragmentation, quitte à déplacer de gros fichiers !

chatnoir 18/04/2012 17:48



C'est qu'il ne s'agit même pas de fragmentation, aucune place n'est vraiment libre à priori. Il s'agit plutôt de compression... sans perte.



soulef 17/04/2012 18:07


Ce que j'adore dans ton écriture Chatnoir, c'est que ça sonne juste, crédible et authentique... Chapeau bas!

chatnoir 18/04/2012 17:46



Tu es toujours aussi gentille avec mes textes Soulef! Et je vais te dire, j'aime beaucoup aussi :-)