Lezindiens

Publié le par chatnoir

 

Devant la petite lucarne au verre bombé, nous nous réunissions tous les soirs pour admirer les images en nuances de gris de la RTA. Les plus jeunes ne connaissent que son rejeton, l'ENTV, issu de la restructuration des entreprises socialistes mais la RTA avec son joli logo en forme de médaillon avait longtemps animé les foyers algériens. Les appareils étaient dépourvus de télécommande. C'était un accessoire inutile à cette époque préabarabolaire où l'orientation de l'antenne VHF s'apparentait à un sport national.

Enfant, je préférais les films western ou « Koboyes » (cow-boy) comme on disait. Et ça tombait bien car la RTA avait aussi une engouement pour ce genre. Les westerns classiques des années 40,50 et même 60 y étaient régulièrement diffusés et rediffusés. J'aimais bien la petite ville typique aux trottoirs en bois, le saloon à la porte battante, les chevaux attachés à des barres horizontales, les parties de poker qui finissaient mal et le barman qui se cachait derrière le comptoir lorsque les balles fusaient. J'aimais bien tout ça mais ma préférence allait nettement vers les westerns qui se déroulaient dans la nature et les grands espaces. Et particulièrement lorsqu'il y avait des indiens !

 

Qu'il soit rusé comme un Shttp://mondoweiss.net/images/2011/12/palestine-flag-face-featured.jpgioux avec sa plume unique sur la tête ou sauvage et barbare au cheveux longs et au visage peint comme un apache, l'indien donne aux westerns une autre dimension. Imaginez des « coboyes » voyageant à cheval, en chariots ou en diligence et soudain un indien faisant le guet caché au sommet d'un rocher, les aperçoit, court prévenir la tribu. Avouez que c'est annonciateur d'un régal de sacré bon film tout ça ! On tremble pour le héros et la belle blonde qui voyage souvent avec lui. Lorsque les indiens apparaissent subitement par centaines au sommet du rocher, alors là, mon plaisir atteignait des cimes et je m'enfonçais en frissonnant dans le canapé tout en fixant l'écran pour ne pas en rater une.

 

Grâce à ces films, j'avais tout appris sur l'indien. Sa première caractéristique étant que ses actions découlent de sa nature et non de sa volonté comme toi et moi. Il faut apprendre sur l'indien comme on apprend sur l'hyène ou le buffle. Il sont comme ça, c'est tout, ça se discute pas. Et l'indien est un méchant, un sacré méchant. T'as a pas intérêt à tomber entre ses pattes. Ils a la fâcheuse habitude de s'en prendre à la blonde tignasse de l'homme blanc qu'il arrache à l'aide d'un gros poignard qu'il transporte en général entres ses dents. Rien que de l'imaginer, j'ai un frisson dans le dos. Apprends aussi que les indiens n'attaquent jamais la nuit. Ce n'est pas parce qu'ils dorment, loin de là, mais ne cherche pas à comprendre, c'est sa nature ou peut-être que c'est un postulat fondateur de la science du western. Si l'indien n'attaque pas la nuit, en revanche, il adore chanter ou danser autour du feu au sons de tambours terrifiants en attendant le lever du jour.

Heureusement qu'il n'attaque pas la nuit car ce moment de répit était mis à profit dans la film. En effet, l'homme blanc réfugié derrière les murs d'un fort ou ceux d'une maison, se reposait pendant ce moment là. Tout en nettoyant son arme, le héros en profitait pour prendre la blonde à part et lui racontait les blessures de son âme, car il en a une contrairement à l'indien. Le ciel était sans lune ce soir là si possible et les yeux de la belle réfléchissaient les flammes dansantes du feu de camp. Un baiser pouvait même être échangé mais avec le temps, la RTA avait appris à nous épargner de plus en plus ces quelques dizaines de secondes de supplice familial où certains avaient une envie irrépressible d'aller pisser et d'autres étaient pris d'une soif subite.

Il arrivait quelquefois que l'homme blanc tente de parlementer avec le chef indien. Celui-ci ne voulait souvent rien entendre : « Visage pâle avoir langue fourchu, Géronimo pas avoir confiance en visage pâle » et les négociations étaient vite expédiées. Le sauvage ne voulait jamais entendre raison. Il avait trop envie d'assouvir son instinct de tueur et sa soif gratuite de sang et de scalps.

A l'aube, les hordes indiennes surgissaient sur des chevaux non sellés en poussant des cris aigus. L'homme blanc tirait et en éliminait autant que possible mais ils étaient toujours trop nombreux. On aurait dit qu'ils sortaient d'un source inépuisable comme les moustiques à Reghaia. Ils finissaient par loger des flèches à quelques centimètres de la belle héroïne qui poussait un cri. Alors le héros lui prêtait un fusil et lui montrait comment s'en servir : il suffit de regarder là et d'appuyer là et paf, elle en descendait illico cinq ou six.

Avec le temps, je me suis rendu compte que la brève vie de l'indien se résumait à une nuit de danse et de cris barbares autour du feu, une petite course à cheval en fonçant sur l'homme blanc suivie d'une chute après avoir reçu la balle fatale. Le téléspectateur que j'étais aurait même été prêt à ajouter un « cheh! » quand un indien était éliminé.

Eh oui! On a du mal à imaginer la vie d'un indien, ses copains, ses amours, ses parties de plaisir. Avec la méchanceté gratuite dont il fait preuve, on a même du mal à l'imaginer se fendre la poire après avoir écouté une histoire drôle. L'indien est indien et sa nature, sa raison d'être est de terrifier l'homme blanc sans motif et ensuite de mériter la balle qui le zigouille en deux dixièmes de secondes.

Quand une flèche traîtresse atteignait le héros, là c'était autre chose. Rien à voir avec l'agonie éclair de l'indien qui soulevait autant d'émotions que l'écrasement d'une mouche. La mort du héros était lente ponctuée par des toussotements et quelques mots qui nous donnaient les larmes aux yeux. Dans les bras de l'héroïne, il agonisait tranquillement. Nous souffrions comme lors de la perte d'un proche. Même le perfide indien semblait respecter ce moment puisqu'il cessait ses attaques. Dès qu'il rendait son dernier soupir, notre haine envers l'indien était à son comble et la bataille reprenait. Puis les sauvages laissant derrière eux des dizaines de cadavres, finissaient par battre en retraite sous les balles des compagnons du héros dont la force avait décuplé suite à cette perte.

 

Un jour, mon frère qui était à l'époque, militant de l'UNJA (Union Nationale de la Jeunesse Algérienne),un peu communiste sur les bords, jugea qu'il était temps de m'inculquer un embryon de conscience politique. Il le fit après le générique de fin d'un bon western que nous avions regardé ensemble. Il le fit brutalement et sans ménagement. Il me dit la phrase qui fit s'écrouler le monde autour de moi. Il m'asséna une terrible nouvelle :« Nous sommes des indiens! ».

Publié dans Jiranna

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Plastic Bertrand 23/11/2012 12:52


Zut, je voulais écrire paragraphe :(

Plastic Bertrand 23/11/2012 12:49


Éclairant, le dernier chapitre.

Isis 22/11/2012 19:03


Le lavage de cerveau holywoodien n'en a pas fini avec nous, où l'instauration de la peur légitime le génocide, votre texte me fais penser à cette image et cette video qui fait froid dans le dos. je ne sais pas si c'est voulu mais vous ne pouviez pas faire plus ironique en choisissant de
publier l'article aujourd'hui: happy US Thanksgiving! 

chatnoir 23/11/2012 21:51



Oui la vidéo est instructive. Dire qu'ils n'arrêtent pas de se plaindre que les palestiniens bourrent les têtes de leurs enfants...