On the road (2)

Publié le par chatnoir

... J'imagine que le cahier des charges de l'autoroute Est-Ouest comportait une clause essentielle : l'aménagement d'une bretelle de sortie menant à El Yachir (appelée El Achir sur les pancartes). Comment imaginer cette autoroute sans ce qu'il faut pour la halte au temple de la brochette?  D'ailleurs, l'autoroute ne comporte pas la moindre aire de repos ni la moindre station service. Chez nous, on ne fait pas les choses comme tout le monde...

Notre taiseux de taxieur bifurqua sans nous poser de questions. La sortie mène à l'ancienne route bordée de restaurants à proximité desquels des rabatteurs très actifs essayaient de convaincre les automobilistes de venir casser la croûte chez eux. Notre chauffeur choisit de s'arrêter à son restaurant habituel. De mèche avec les patrons des gargottes, les chauffeurs de cars et de taxis bouffent à l'oeil ou obtiennent des rabais à condition de garer leur véhicule face au restaurant. Il nous lança un laconique "On repart dans un demi-heure".

 

Quelques grandes maisons, des aberrations sur le plan architectural témoignent des richesses amassées par le business de la grillade. On pouvait admirer en face, une sorte de demeure d'un style très étrange entre une mosquée à cause du dôme, une administration par le nombre de ses étages et une maison factice de Disneyland par son côté comique. Elle était pourvue de fenêtres disposées aléatoirement sur la façade, de balcons de tailles différentes placés un peu partout sans logique apparente... de celui qui ne peut accueillir que les sept nains à celui qui laisserait passer Hulk. 

 

Les petits vieux au fond du taxi attendaient impatiemment El Yachir pour manger un sandwich qu'ils sortirent de leur bagage. Il auraient pu manger avant ou après mais ne pas casser la croûte à El Yachir aurait été un sacrilège, c'est comme reporter ou avancer ses prières. Ils ne semblaient pas avoir l'intention de quitter la voiture alors "Grande gueule" leur proposa : "Qu'est-ce que je vous ramène El Baraka? Café, gazouz?"... Je découvrais que "Grande gueule" était aussi "Grand coeur"...

 

"Grande gueule" avait sa théorie sur les restaurants. Il évita le choix du chauffeur et réussit à convaincre ses des deux interlocuteurs de le suivre. Manifestement, ils ne lui en voulaient pas de préfèrer le "klavi" au "dactile". Ils me firent signe de les suivre mais je m'en tenais au choix du taxieur.

On imagine sans mal qu'à la construction de cet établissement, il y eut l'intention de faire joli. Le temps fit malheureusement son effet sur les colonnes à la peinture écaillée... Les tables sont couvertes de nappes couleur bordeaux. Il y avait tout ce qu'il fallait sur chacune : une boîte de conserve de 500g de H'rissa ouverte, le sel et le poivre en vrac dans deux soucoupes où les traces de doigts qui se sont servis des pincées sont visibles et un énorme sac en plastique faisant office de corbeille à pain. Par cette température, il risquait de s'assècher. Les nuées de mouches étaient de loin les clientes les plus satisfaites de cette gargotte. Le coin "familles"(*) est masqué par un épais rideau, un rapide coup d'oeil me permit de constater qu'il semblait plus propre. Je réussis sans peine à convaincre le serveur de m'octroyer le droit de m'y attabler en promettant que je ne draguerai ni l'énorme maman emmitoufflée dans son hijab qui s'occupait de découper un poulet entre ses cinq bambins, ni la vieille dame accompagnée de deux jeunes hommes.

 

Le menu fut récité par coeur par le serveur. Je crus distinguer, "hordeuf", "pirée", "roz", "scalope"... mais mon système auditif très sélectif ne retint qu'un seul mot "choua"... "M'tareg choua"... Nulle part au monde, on ne les prépare comme chez nous et soyons un peu chauvins... nulle part au monde, elle ne sont aussi délicieuses... (à suivre)

 

(*) "Coin familles" : famille ne s'entend pas dans son acception courante, c'est à dire des un ensemble de personnes ayant un lien de parenté plutôt dans le sens suivant : groupe de personnes comprenant au moins une femme. Ainsi toi cher lecteur masculin accompagné de ton frère, vous n'êtes pas une famille mais accompagné de ta petite amie, même avant vos fiançailles, vous l'êtes.

Publié dans Lebled

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The Matrix 16/09/2011 21:47


Apparemment tu ne piges rien à l'architecture Chat noir. La bâtisse que tu décrivais là-haut, s'inscrit dans le cadre de l'architecture déconstructiviste, celle-ci est pratiquée à grande échelle
chez nous. Même Zaha Haddid, peut aller se ressourcer là-bas.

Par contre concernant les grillades, je ne peux que être à 1000% d'accord avec toi ;-)

PS: J'ai aimé la précision avec laquelle tu situais El Yachir dans l'ancien. Celui qui connait pas, il est plus paumé qu'avant hahahah


chatnoir 17/09/2011 15:50



Apparremment je suis nul en architecture... quand tu vois les dizaines de milliers de maisons inachevés sur la route, tu as un mot comme architecture destructiviste qui te vient à l'esprit... On
dirait qu'elles ont été victimes d'un bombardement....


Pas besoin de situer El Yachir... Sur cet axe, tu peux reformuler le fameux adage... toutes les routes mènent à El Yachir



Une Lectrice Fidèle 16/09/2011 21:37


Je me retrouve dans ce récit, soubhanalah tout ce que tu as constaté (chauffeur de taxi, resto, les gens qui s'enrichissent grâce à la grillade, l'architecture de leurs maisons, le sel...)je l'ai
constaté moi même car je fais chaque année un trajet mi-long:(de 4heures).

Ce qui me gène le plus; c'est quand je veux dormir et y a toujours une personne qui ne veut pas se taire, pire encore, une fois, je me suis retrouvée dans un taxi (j'étais la seule fille), ils ont
tout fait pour me faire participer au débat y compris le taxieur, ils ont alors abordé le sujet des femmes (les femmes sont matérialistes, les femmes sont assoiffées d'argent et de liberté) ils se
sont même énervés, j'ai fait comme si de rien n'était, à la fin du trajet le taxieur m'a demandé "pardon" suite à ce débat, j'ai compris alors pourquoi le silence est d'OR!!

@ Soulef: non, je ne pense pas qu'un homme sans véhicule ne trouve pas une femme.
Je connais beaucoup de fils à papa (charmants, gentils) qui ont des véhicules de rêve mais sans personnalité.
Personnellement, je préfère un homme sans véhicule qu'un homme peureux, assisté, qui n'est pas mature.
Le véhicule ne rend jamais un homme "homme", par contre sa personnalité le fait.


chatnoir 17/09/2011 15:47



C'est le lot de tous ceux qui empruntent ces routes et particulièrement les axes les plus fréquentés comme l'ex RN5 et sa remplaçante l'autoroute.


Mais quand des mecs se mettent à parler de femmes comme tu racontes, en présence d'une femme c'est généralement pour attirer l'attention de celles-ci et faire l'intéressant. Faut lancer un pfff



Soulef 16/09/2011 19:53


J'aime bien cette balade dans le taxi. C'est l'embryon d'un guide touristique, que tu nous sers là. Art culinaire et style d'architecture... Moyens de transport etc.

Moins glop : le sel et le poivre en vrac. J'essaye d'imaginer ce que donnerait un examen au microscope de ces condiments... Les mecs qui passent au toilettes, se lavent pas les mains et se servent
une pincée au passage, beurk...

A propos de toilettes, moi qui n'ai jamais fait la route en Algérie que dans la voiture de papa, je me souviens que nous les humains de sexe féminin, nous avions un gros problème avec les
toilettes, y en avait tout bêtement nulle part.

PS : et toi, t'as pas de voiture Chatnoir, dis... Un jeune homme sans voiture au bled, il risque pas de se trouver une femme, tu le sais ça au moins?


chatnoir 17/09/2011 15:44



Pour le sel et le poivre, j'eus exactement les mêmes pensées.


Pour la bagnole, je cherche pas à trouver de femme, surtout pas une qui s'attache aux bagnoles, le problème est réglé...


Sinon, bien qu'ayant les moyens de louer une bagnole quand je suis là bas et je l'ai fait quelquefois, j'aime les taxis, aussi bien en ville que pour de longs trajets, que ce soit une "korsa" qui
dure parfois plusieurs jours, soit "belblassa" comme j'en parle ici....