Souvenirs de fin de monde

Publié le par chatnoir

Tamanart, Collo, 29 juin 1992

 

C'était une de ces journées de fin de monde. Une journée de fin de monde qui, pour tromper les humains, était capable de simuler la banalité jusqu'à faire croire à l'éternité du moment. Pour mieux surprendre, elle avait poussé la ruse jusqu'à créer une illusion de perfection : l'eau de mer était à une température idéale et le soleil prodiguait une chaleur enveloppante et douce préservant la peau des brûlures, méchanceté gratuite dont il se montre parfois capable.

 

Il y avait là toute la « kobbania », lui, lui et puis l'autre... une bande de six mâles en vacances. Cela faisait cinq ans que chaque mois de juin, nous nous retrouvions là. Cinq ans, depuis que nos parents ont jugé qu'à dix-sept ans, nous étions aptes à effectuer ce pèlerinage à la fin de chaque année scolaire et avant le déferlement des hordes d'estivants. De bus en bus, puis de bus en stop à l'arrière d'un camion de la SNLB, nous parvenions au bout d'un voyage hasardeux à déposer enfin nos hardes sur le sol de notre clairière préférée. Un regard circulaire nous permettait de vérifier que rien n'avait changé depuis l'année dernière. La plage déserte, la forêt qui parvenait à camoufler les rares constructions et la rivière qui coulait généreusement dans un murmure seulement audible à la tombée de la nuit tel le chuchotement d'une grand-mère qui berce avec des histoires immémoriales le sommeil de ses petits enfants.

 

Cette année là, quelques signes auraient dû nous alerter sur la fin prochaine de notre monde. Il n'y avait aucun de ces étrangers qu'on appelait les coopérants et qui habituellement, plantaient des tentes en hauteur. Les deux gendarmes avaient revêtu une tenue de combat et ne lâchaient pas leur Kalachnikov. Ils étaient tout de même venus nous saluer. Le spécialiste du baratin de notre groupe les avait mis dans sa poche dès notre premier voyage à Tamanart. Il savait jouer de la fibre machiste et régionaliste comme un virtuose. Le chef gendarme est de Oued Rhiou, qu'à cela ne tienne. Il s'arrangeait pour l'appâter et le ferrer en lançant l'air de rien et avec un naturel déconcertant, qu'à Oued Rhiou, il y avait des hommes, des vrais.

 

Cette année là, j'étais la star du groupe parce que j'avais passé quinze jours au Brésil deux mois auparavant. Les gars me harcelaient de questions. Ils voulaient tout savoir mais je prenais un malin plaisir à distiller mes réponses avec parcimonie. J'avais commencé par leur dire ce qu'ils attendaient que je dise « Rio c'est autre chose kho ». Mais un jour, après avoir rejoint « les poteaux » à la nage, lorsque l'autre me dit que je devais être dégouté d'avoir il y a seulement deux mois, barboté dans les eaux de Copacabana et d'être maintenant à Tamanart, je n'hésitai pas alors à leur livrer la réalité crue : Copacabana est surfait, sale, bruyant, rempli de putes qui racolent ouvertement et de bonhommes qui jouent au volley en tendant leurs biceps et abdominaux afin d'attirer les regards. Ils voulaient savoir à quoi ressemble une brésilienne. Ben, ils n'avaient qu'à imaginer Fouzia, en maillot très échancré, elle n'a rien à envier aux brésiliennes qui se déhanchent au sur les plages de Rio. Et surtout, je voulais leur dire que même après avoir visité Rio et surtout après visité Rio, Tamanart restait à mes yeux le plus bel endroit sur terre.

 

Nous avions l'habitude de jouer à un jeu stupide les premières années de Tamanart. Le soir nous nous réunissions autour d'un feu et nous racontions chacun son tour une histoire terrifiante tirée d'un film d'horreur ou de notre imagination. Celui dont l'histoire était jugée la plus nulle par le groupe devait parcourir tout seul la centaine de mètres jusqu'à la plage, au beau milieu du bois, dans le noir total avec des histoires horribles plein la tête. Il devait revenir avec le corps mouillé pour prouver son exploit. En cherchant notre chemin dans la nuit, nous avions beau nous persuader qu'il ne pouvait rien nous arriver, nous ne pouvions nous empêcher de penser à une bête immonde tapie quelque part en attendant notre passage. J'imaginais parfois, en pensant à ce navet qu'est Evil dead, encore en vogue à l'époque, que c'était la forêt elle-même qui était la bête immonde et qu'elle s'emparait de l'esprit des humains pour en faire des êtres maléfiques assoiffés de sang.

 

En cette belle journée de fin de monde, en battant en retraite avant le déferlement futur des vacanciers de juillet, nous ne nous doutions pas que la bête immonde existait vraiment. Elle était là et elle allait frapper ce jour même. Pendant notre halte dans une gargote de Collo, nous entendîmes à la radio l'annonce de son apparition sanglante à Annaba.

 

Choqués puis résignés, nous reprîmes notre périple de retour. Le lendemain, un autre monde commençait... un monde où Tamanart avait disparu.

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mohamed 21/07/2012 01:43


Un virage ou plutot un dérapage ce jour là. Personnellement j'avais déja perdu espoir depuis logtemps de voir un jour mon pays "fleurir" et à ce jour je n'ai pas compris qu'un tel homme et
connaissant tous les rouages du système ait pu tomber dans ce traquenard je ne veux pas parler du piège tendu à annaba mais du fait qu'il ait accépté de rentrer et penser qu'il aurait pu et qu'on
le laisserait empêcher les barons de se servir et asservir le peuple. Bon 50émé anniversaire Ô mon pays...

chatnoir 29/07/2012 20:35



On ne peut pas reprocher à celui qui a tenté quelque chose de l'avoir fait.... Non, il ne connaissait peut être pas l'étendu de l'engrenage dans lequel le pays s'est engagé hélas..



Delaunay 01/07/2012 10:19


J'ai mis un moment pour comprendre que tu parlais de ce président, le seul que l'Algérie ait jamais eu. Je ne connais pas bien cet homme, en 92 j'étais encore un gamin, je sais seulement qu'on
lui voue un grand respect, qu'il a été le seul président, appelé au secours par une minorité, à avoir conquis ou au moins essayé de conquérir la majorité. Dans sa dernière phrase il a parlé du
savoir, ce grand bien qui pourrait nous sortir un jour des torpeurs du présent... Une phrase à méditer... Repose en paix cher président.

chatnoir 01/07/2012 12:38



Les jeune algériens de l'époque ne connaissaient pas non plus en majorité cet homme lorsqu'il avait été sollicité en plein crise... Mais en quelques mois, il avait réussi en partie à franchir
l'énorme fossé qui séparait le pourvoir du peuple, et hélas, il a fallu les balles meurtrières comme preuve pour convaincre les indécis...


Piètre consolation, il y eut un élan spontané et sincère pour l'accompagner vers l'au delà.



Isis 30/06/2012 14:51


je me rappellerai toute ma vie de cette magnifique journée entre le printemps et l'été , ni trop chaud ni
trop frais l'air était léger rien dans la nature ne laissait présager qu'un crime horrible allé arriver ..cet acte immonde contre nature et qualifier d'isolé  fit  voler tout
les oiseaux de la foret à tout jamais.



Mr chatnoir svp verifiez votre email 

chatnoir 01/07/2012 12:23



Merci de partager ton expérience de ce moment Isis...



Plastic Bertrand 29/06/2012 17:24


Désespérant, on monte un club?

chatnoir 29/06/2012 22:53



Ok mais je crois qu'il faut rester discret dans un premier temps. On risque d'être submergé par le nombre d'adhérents...



Soulef 29/06/2012 13:49


Merci de m'avoir enchantée et foutu le cafard à la fois!


C'est beau Chat noir, j'avais peur que tu te sois lassé d'enchanter tes lecteurs.

chatnoir 29/06/2012 22:51



Merci Soulef, c'est une question de nefha